le Théâtre des Profs

Nouvelle rubrique !!! La chronique spectacle d’Anne Seguy…

“Le Porteur d’histoires”, d’Alexis Michalik, au Public

Une scène avec un paravent et un mur noir : cinq tabourets à armature bois et assise de paille : le décor est planté. Les cinq acteurs alignés, trois hommes et deux femmes, en pantalons noirs et chemises blanches, nous présentent le sujet du spectacle. Et c’est vrai que cette entrée didactique me rappelle, que dans la salle pleine, s’est faufilé tout un tas de classes ; et par cela même la raison de ma présence !

La présentation est courte : on nous parlera de récits : mélangeant dans ce terme générique, histoire des historiens, mythes, histoires familiales, contes, récits bibliques et romans d’Alexandre Dumas. Je tique un peu. Tout récit est fiction et le mot est écrit en gros sur le mur-tableau noir. Vraiment ? Tout récit est fiction ?

L’action alors s’élance pour ne plus s’arrêter en un tourbillon de scènes qui se succèdent, s’alternent voire s’entrechoquent, voyageant dans le temps, du moyen âge à nos jours (1) , et dans l’espace, du Maghreb à la France en passant par le Canada, en grande francophonie ! Les acteurs s’emparent de l’action composant différents personnages et, avec un dynamisme et un enthousiasme communicatifs (2), creusent, pilotent des avions, conduisent des voitures, feuillettent des livres (tiens, c’est plus calme!). L’utilité des quelques éléments de décor apparaît : mur noir et paravent servent à sortir et entrer en scène rapidement. De nombreux changements de costumes, un peu de fumée et quelques jeux de lumière : voilà les seuls artifices utilisés pour nous faire voyager. Et c’est vrai que ça marche : on est dans la voiture, on est dans l’avion, au fond du désert, dans le cimetière en train de creuser une tombe : c’est jouissif.

Pas de bruit dans la salle, même pas quelques discussions et fous rires. Il faut dire que nous n’en avons pas le temps. Dans un flot verbal ininterrompu et exubérant, les acteurs en perpétuel mouvement enchaînent saynètes sur saynètes, et parfois, je rate quelques déclarations et ne suis pas l’enchaînement logique. Ce rythme très soutenu tout à coup me fait penser à ces séries télévisées dont on parle partout : essayez un peu de voir « Brooklyn Nine Nine »  par exemple (3). Et bien, c’est tout pareil. Les protagonistes ne font que parler, et en vitesse accélérée, et avec une tendance à tonitruer. Dans l’histoire principale s’insèrent des séquences flashs dans le temps et l’espace : tout pareil. Le tout est « soft » et tolérant : c’est que c’est vu par des millions de gens, mazette !

Revenons à notre pièce . Ici aussi, on prend soin d’éviter toute polémique : une petite parenthèse pour évoquer le sort malheureux des femmes depuis des temps immémoriaux (et oui bien sûr …mais qu’est ce que cela vient faire ici?) et puis tout à coup on déclare que la démocratie c’est bien (et oui bien sûr …mais qu’est ce que cela vient faire ici?) (4). Et la colonisation, c’est pas bien : et oui bien sûr mais là je crois que j’ai compris. Parce qu’il y a des récits qui sont dangereux, pour soi (c’est pas bien grave), pour les autres (et là c’est beaucoup plus grave), et qui mènent à la catastrophe. Voilà c’est dit. Qu’on s’estime prévenu. On peut revenir à la bluette.

Car cela paraît un peu léger et un brin ennuyeux tous ces personnages dont la vie ne s’éclaire que lorsqu’elle est pilotée par des chimères. Et les personnages principaux de l’intrigue ne sont mus que par des histoires de noblesse, trésors et princesses (5)! Finalement, de tous les récits qui s’enchaînent, celui, peu sexy, de pauvres hères passant de bourreaux en fossoyeurs au fil des générations ne séduit personne et reste définitivement enterré dans les Ardennes. Des histoires de princesses et de trésors ensevelis. Est-ce là le fin de mot de l’histoire ? On en serait toujours là ? Laissons donc nos deux héros partir rejoindre la cohorte des aventuriers de tout poil : conquistadors partis rapiner dans des cités merveilleuses pleines de pierres précieuses et revenus avec des plants de patates ; alchimistes cherchant à transmuter le plomb en or et découvrant la recette du cristal.

Et nous voilà. Hommes et femmes, animaux pétris de récits et d’histoires, que nous partageons avec nos contemporains mais aussi qui nous relient à ceux qui nous ont précédés et à ceux qui nous suivrons. Histoires et récits transmis qui nous pèsent et nous alourdissent bien trop souvent mais aussi, ceux que l’on découvre et qui nous font avancer vers un peu plus d’humanité. Personnellement je l’ai appris très tard, je dois un grand merci à la romancière Nancy Huston… à quelques livres donc … Alors c’est peut-être bien que les petits jeunots présents dans la salle l’apprennent un peu plus tôt !

Au fond une pièce sympathique et une soirée agréable pour laquelle je remercie volontiers les acteurs.

Anne Seguy

(1) En fait plutôt jusqu’aux années 2000 maximum : ça fait agréablement kitsch maintenant l’utilisation d’un téléphone à cadran ! (2) Un bémol pour un des acteurs qui me semble parfois plus réciter son texte que le jouer (mais bon, je ne suis pas spécialiste en la matière!). (3) C’est une des seules regardées chez moi et donc que je connais un peu ! (4) N’est pas évoqué le réchauffement climatique, c’est surprenant ! Mais en parlait-on autant qu’aujourd’hui dans les années 2000 ? Et puis c’est un brin gênant avec ces personnages qui brûlent du pétrole à tout va ! (5) à la Da Vinci code !!

 

Un beau spectacle de la troupe Caruso, mis en scène par Sacha Kremer